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Date:janvier 1994
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Déserts (Photos de Gérard Verret)

 

Le désert ? Engouement des uns : incompréhension des autres. Chacun a son regard. Chaque regard est appelé à évoluer à l’occasion d’une rencontre. La vie se traverse comme on parcourt un pays : en touriste, en randonneur, parfois en pélerin.

Celui-ci constitue l’aboutissement des deux premiers pour avoir découvert un sens au voyage au-delà de toutes les questions restées sans réponses. Ce livre marche au rythme des pas du pélerin. Est-ce l’occasion d’apprendre à partager son regard et de prendre le risque d’échapper à l’absurde ? Le regard sur les choses, les êtres, les idées se transformera alors peu à peu en cette caresse dont parle Emmanuel Levinas.

La vie est à caresser, elle se refuse à ceux qui veulent la saisir, la prendre, la comprendre. Elle se donne à la main qui ne cherche pas “un quelque chose” mais s’ouvre à une présence jamais atteinte. Les secrets ne s`arrachent pas, ils se devinent.

La caresse renonce à savoir pour mieux rencontrer, elle n’est pas “la connaissance de l’être mais son respect”. La vie est à respecter…

Ce qui est vrai de la main, l’est aussi de l’esprit et du regard. Le photographe ne devrait pas savoir tout ce qu’il voit. ll y a de l’invisible qui rôde ou plutôt qui érode les brefs contours dont l’objectif a gardé la mémoire. Le voyeur peut devenir voyant, l’image la plus simple est alors l’icône la plus sûre, ce sont les regards les moins pesants qui laissent dans l’image l’empreinte la plus forte.

L’image n’est pas ici pour ralentir la marche, mais pour l’ouvrir sans cesse. Ce qu’on peut ramener du désert, c’est tout, sauf le désert, toujours du soi-même… mais il arrive parfois qu’on garde dans les plis de la peau de très précieux pollens, empreintes de ce qu’on a oublié de prendre… l’image comme la parole se fait alors écho, inscription aléatoire du léger dans l’être, aspérité minuscule que même le vent ne saurait effacer.

Au désert se tiennent les dialogues serrés de l’invisible et de l’image, du silence et de la parole.

Ainsi ils sont quatre à témoigner de ce qui ne peut se dire, ni se montrer mais qu’on ne peut taire ni cacher.

Ensemble s’ils se recueillent par d’étranges étreintes de mots et de sables dans le champ clos du livre, c’est pour donner à entendre ce que l’homme parfois a cru entendre et à voir ce que l’homme parfois a cru voir.

Le regard du pélerin conditionne tout ce qu’il écrit, que ce soit avec de l’encre ou de la lumière. Quand il se fait photographe, il s`abstient de prouesses techniques qui représentent le danger d’un jeu intellectuel risquant de nous détourner du seul but : accompagner l’homme qui se cherche. Pour que le désert agisse comme révélateur, il est nécessaire de l’approcher avec respect, dans la simplicité.

Si les sujets photographiés comportent de multiples éléments symboliques, le style même des images véhicule à sa manière un message.

Le cadrage se fait exclusivement à l’horizontale, ce qui symbolise la terre, la condition humaine, pour laisser émerger, à travers ces contraintes et ces limites reconnues, acceptées, assumées, une réelle aspiration verticale non influencée par une orientation matérielle de l’image, mais suscitée par une réalité intérieure qui peut alors se manifester librement.

L’oeil est un sens redoutable : il nous enferme dans le monde des objets auxquels il a donné un nom. Se libérer de la tutelle du mental permet de retrouver notre regard d’enfant : s’émerveiller d`une goutte d’eau et découvrir le jamais vu avec la sagesse de renoncer à la quête du spectaculaire. Cette libération permet aussi d’échapper à la sélectivité du mental qui n’enregistre que la partie nette et “utile” pour lui du champ de vision en nous privant du reste. Le flou d’un sujet en mouvement, la modification des perspectives, le manque de netteté résultant parfois de faibles profondeurs de champ, concourent à éduquer notre regard pour voir ce qui est, pour passer de “voir quelque chose” à l’état de voir, puis pour tenter d’effleurer au-delà des apparences ce qui informe toute existence matérielle.

La photo n’est pas ici l’illustration d’un texte ; en se voulant simple suggestion, elle nous permet, par la prise de conscience du mystère du monde visible, à nous interroger sur son origine invisible. “Tout ce qui est visible est un invisible élevé dans un état de mystère” disait le poète Novalis.

Vous voilà prêt pour le voyage ; n`attendez plus rien des organisateurs. Sur le Chemin, vous êtes seul responsable de ce que vous rencontrerez.

J-Y.L. – G. V.

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