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Editions:Editions de la Martinière
Date:février 2006

Cruelle coquetterie de Michel Biehn

 

Le Poil et le Poids

L’épilation et le régime semblent être les deux modes de torture privilégiés de l’esthétique corporelle contemporaine. Le poil et le poids sont les deux ennemis qu’il faut chasser du territoire de nos nudités. Si on peut aujourd’hui à peu près tout montrer du corps humain, il faut à tout prix cacher son poil et son poids… Pourquoi ? Le poids nous rappellerait-il notre trop évidente pesanteur, notre   inscription dans les épaisseurs de la matière ? Le poil nous rappellerait-il notre trop évidente animalité, notre inscription dans l’évolution des « espèces » ?

L’interdiction de l’épilation dans le Coran expliquerait-elle le voile ? On ne montre pas une « femme à poils », on garde « l’animal » derrière sa grille pour que ses instincts ne soient disponibles que pour son dompteur attitré ? On ne montre la femme nue, (et aujourd’hui l’homme) que parfaitement épilé, la femme à poils et l’homme poilu, ces « bons sauvages », ne sont plus à la mode… Mais le poil, n’est pas seulement l’attribut de l’homme sauvage, mais aussi de l’homme sage et de l’homme spirituel. Une femme « pharaon » (Hatshepsut) ne pouvait être représentée sans une barbe, symbole de sagesse. Le mot « Sear », le poil, le cheveu, en hébreux veut dire également le « principe », et il désigne dans son homonyme « saar », le frisson, le frémissement en présence du numineux.

Selon les biologistes les poils des animaux comme ceux des humains (particulièrement les cheveux) sont des antennes, surtout quand ils sont « hérissés »… Tous ces « poils » les rendent sensibles à différentes vibrations qui semblent appartenir à d’autres plans de l’Être ou à « d’autres niveaux de réalités » (pour parler comme les physiciens contemporains). L’homme sauvage comme l’homme spirituel ont beaucoup « d’antennes » en   commun. Raser l’un c’est aussi raser l’autre. On dit souvent aujourd’hui d’un homme barbu qu’il se cache derrière sa   barbe… Pourtant qui est le plus « nu » ? L’homme à poils (nature) ou l’homme rasé (culture) ? Ce qui émane des « skinheads » qu’ils soient Nazis ou marines américains, est évidemment différent de ce qui émane des hippies et autres pacifistes aux cheveux longs… Mais si on compare le moine Zen et le moine latin, tous les deux rasés, aux rishis de l’Inde et aux moines orthodoxes, tous les deux gardant leur chevelure et leur barbe « entière », ira t’on jusqu’à dire que leurs « coiffures » témoignent de deux théologies de l’Éveil et de la grâce, différentes ? L’une faisant de l’Éveil et de la grâce un dépassement de la nature, par l’ascèse et la maîtrise (cf. les bonzes et les bonzaïs), une humanité « allégée » , « épilée » de tout ce qu’elle a de trop « animal » ou de trop matériel…. L’autre théologie faisant de l’Éveil et de la grâce, un accomplissement de la nature, respectée dans toute son intégrité, une humanité ouverte à l’autre et en relation avec tout ce qui l’entoure et « au delà »… par les nombreuses antennes (poils et chevelure) dont la nature l’a dotée…

 

L’homme de l’avenir ne sera sans doute ni un singe, ni un sage… mais un être parfaitement épilé, des pieds à la tête, un homme « light » parfaitement « allégé », délivré de toutes ces niches à odeurs, que sont poils et graisses. Son corps impeccablement huilé se rapprochera sans doute de son modèle encore virtuel : le robot aux rouages souples et au regard d’acier…

 

S’il y eut des époques où la graisse et le poils tendrement nourris et aimés enveloppait le corps de la femme de puissants arômes, notre époque, à toutes ces beautés palpables et sensibles, préfère des beautés sans odeurs, sans poils et sans poids, èves virtuelles, « femmes idéales » avec qui nous connaîtrons des plaisirs sublimes par écrans interposés, sans risque de virus ou de « maladies sexuellement transmissibles », mais aussi sans risque de « rencontre »…

L’Amour enfin « propre », nu et nul, sans poils et sans poids. L’Amour seul avec son clavier. L’Amour sans « Autre ». L’Amour ?