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L’apocalypse est exactement le contraire d’une catastrophe…

Qui l’emportera? L’Amour ou la mort?

_T. à T. : Jean-Yves Leloup, vous parliez d’accouchement, tout à l’heure, pour définir le mot « apocalypse ›› et, plus précisément, vous parlez, dans votre ouvrage, de « l’accouchement du nouveau (une tout autre conscience, un tout autre amour) dans le corps douloureux de l’ancien, la chair effondrée de nos mémoires15 ››. Le texte de Jean serait-il un récit initiatique qui décrirait les étapes d’un parcours spirituel conduisant à l’iIlumination avec la perte, la mort à soi-même comme passages obligés, représentées symboliquement par ces images de catastrophes?J.-Y. L.: Tous les personnages de L’Apocalypse sont des états de conscience qu’on retrouve dans chaque être humain. Par exemple, c’est important de connaître son Dragon, sa Bête, c’est-a-dire, littéralement, ce qui nous dévore. Qu’est-ce qui nous dèvore ? ll y en a qui sont dévorés parla peur, d’autres par la colère. ll s’agit de découvrir ces forces qui nous consument et nous consomment, mais aussi l’Agneau qui est en nous, c’est-à-dire la force de l’innocence, la force invincible de l’humble Amour. Ce qui est fort, c’est de voir qu’en nous il y a les deux, mais qui l’emportera? Cette volonté de puissance, cette volonté d’appropriation, de  consommation, ou cette puissance du don? Ce que l’Apocalypse nous révèle, C’est que ce n’est pas le Dragon qui aura le dernier mot, ce n’est pas cette volonté de puissance, ce n’est pas l’ego, mais la puissance du don. D’ailleurs, les personnages de l’Apocalypse sont toujours, à cet effet, en polarité: par exemple, la Femme et la Prostituée. Qu’est-ce que la Femme en nous, qu’est-ce que la Prostituée en nous ? Avec la Prostituée, on est dans la lignée du Dragon, C’est se faire objet et faire de l’Autre un objet; tandis qu’avec la Femme, qui est dans la lignée de l’Agneau, on est dans le monde du Sujet, où l’Autre n’est pas objet mais Sujet. On retrouve cette polarité avec Babylone et Jérusalem: dans le premier cas, il s’agit d’un monde où tout est commerce, exploitation de l’Autre, tandis que dans la Nouvelle Jérusalem, les rapports humains ont pour fondement la gratuité, le don existe. Effectivement, l’Apocalypse est une initiation qui nous permet de découvrir toutes nos ombres, le Dragon en nous, la Prostituée, les bêtes, la Bête, la bêtise, les quatre Cavaliers – le cavalier blanchâtre (la soif de conquête), le cavalier rougeâtre (la guerre), le cavalier noirâtre (la famine), le cavalier verdâtre (la peste)… C’est très fort, ces quatre Cavaliers indissociables des quatre Vivants” [Fig. 4 et 5) , parce que les quatre Cavaliers sont la perversion.

15. L’Apocalypse de Jean,p.15.

aa                         C’est la perversion de l’intelligence, la perversion de l’affectivité, la perversion de la sensualité, la perversion de la raison, d’où les traductions que je donne des couleurs qui ne sont pas de vraies couleurs: « blanchâtre ››, « noirâtre « rougeâtre ››, « verdâtre. ll s’agit d’une perversion de la couleur qui perd sa transparence, alors que les quatre Vivants qui entourent l’Agneau sont, eux, dans la célébration: l’intuition qui nous est donnée n’est pas faite pour asservir l’autre, pour manipuler l’autre, mais pour louer l’Être qui est ce qu’ll est. De la même façon, l’affection nous est donnée, non pas pour posséder l’autre, mais pour être dans la puissance du service, dans la puissance du don. C’est intéressant de mettre en relation ces quatre Vivants, ces quatre fonctions en nous, dont parle Jung, dont parlent les Anciens, et ces quatre perversions de ces fonctions que sont les quatre Cavaliers. C’est vraiment une vision de ce qui se passe aujourd’hui – ou de ce qui s’est toujours passé: la perversion de l’intuition va entraîner la perversion du cœur par la possessivité, la perversion du cœur va entraîner la perversion des sens et la perversion de la raison, et cela conduit à la mort, ce cheval verdâtre, ce cheval blême de la décomposition. C’est une logique de guerre, de famine et de mort. C’est une vision de l`être qui nous est donné, des qualités qui nous sont données, mais si ces qualités ne sont pas au service de l’amour, ne vivent pas dans la clarté de l’Agneau, alors elles deviennent des forces du Dragon, des forces d`autodestruction et de destruction du monde. La question, finalement, c’est toujours : consommer ou communier? Servir ou posséder (possedere, c’est-a-dire « s’asseoir dessus ››) ? C’est un texte qui nous parle, également, de ce processus d’unification, notamment avec le personnage de la Femme couronnée d’étoiles”, étape importante dans notre processus d’individuation, la réconciliation avec le féminin : l’Être nouveau ne peut pas naître si on n’est pas réconcilié avec cette dimension féminine, qui n’est pas une dimension du faire, du produire, mais une dimension d’écoute, de contemplation. Elle est le silence dans lequel l’enfant va naître. C’est vraiment un récit initiatique qui décrit bien toutes les étapes d’un processus par lequel on arrive à la naissance de cette lumiére.16. Les quatre Vivants sont les quatre évangélistes, Matthieu (représenté par l’homme aile), Marc (le lion), Luc (le taureau), Jean (l’aigle), qui symbolisent respectivement les quatre fonctions par lesquelles le Soi se manifeste: la raison, le sentiment, la sensation, l’intuition.17. « Un grand signe apparaît dans le ciel / une Femme revêtue de soleil /et sur sa tête une couronne de douze étoiles, ››, Apocalypse. 12, 1, op. cil. , p. 95.