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L’apocalypse est exactement le contraire d’une catastrophe…

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C’est un déchirement
du voile._T. à T. : Peut-on dire, Jean-Yves Leloup, qu’à travers ces tableaux apocalyptiques, il s’agit, en quelque sorte, d’apprivoiser l’ombre du réel pour faire jaillir la lumière qui y est cachée? Je pense à cette définition de I’ombre que donne le psychothérapeute Graf Dürckheim, que vous citez souvent dans votre ouvrage autobiographique, L’Absurde et la grâce, cette lumière qui ne peut pas se déployer’°…J.-Y. L.: l’ombre est une lumière qui ne se donne pas, c’est un amour qui ne se donne pas, c’est une énergie qui ne peut pas se diffuser, c’est une contraction, c’est une fixation que nous pouvons faire exploser à travers la contemplation ou à travers la catastrophe. L’Apocalypse, c`est le langage des rêves, des songes, c’est le langage des symboles, qui peut intéresser aujourd’hui des analystes, parce que ça vient de l’inconscient d’un homme, d’un inconscient collectif et d’un inconscient qui est encore au-delà, un inconscient cosmique, une sagesse. L’homme, c’est le visible de l’invisible. Je crois qu’à un moment la vie nous veut, elle veut se révéler à nous. Elle pourrait se révéler à nous d’une façon moins douloureuse, parla contemplation, par la lumière (là ce n’est pas l’Apocalypse, c’est la Parousie, du grec parousia, c’est la manifestation de la Présence), mais comme cette présence est refusée, c’est à travers les épreuves, les choses difficiles, qu’on arrive à comprendre. Elle nous invite à dépasser les interprétations temporelles, horizontales, à ne pas remettre dans l’espace-temps des textes qui débordent l’espace-temps. ll est très facile d’interpréter l’Absinthe dans le raccourci de Tchernobyl, par exemple (Tchernobyl en russe veut dire « absinthe ››, nom de l’étoile mentionnée au verset 8,1 1. de l’Apocalypse) mais on perd le mouvement d’ensemble du texte, de la Révélation : Apocalypsis Iesou Chrístou11, c’est-à-dire la Révélation du Christ à travers les catastrophes.10. « Dans l’ombre est emprisonnée notre vraie nature, notre Christ intérieur, notre Être essentiel. L’Être refoulé est prisonnier de notre être existentiel. Chaque expérience dans laquelle pour un moment l’Être essentiel est libéré devrait être accompagnée d`une prise de conscience de ce qui bloque le chemin vers l’Être… », G. Dürckheim, in Lïilbsurde et la grâce, Jean›Yves Leloup, Éditions Albin Michel, 1991, p. 237 1 1. Premiers mots en grec de l’Apocalypse, 1,1.
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À travers ce qui nous arrive, à travers toutes les épreuves qui peuvent être les nôtres, il y a quelqu’un, il y a un « Je Suis» qui se révèle…_T. à T. : On rejoint ici l’étymologie grecque du mot « apocalypse ››, « révélation, mise à nu, dévoilement ››, que vous traduisez par « dévoilement ››, d’aiIleurs…J.-Y. L.: Dévoilement, revelum, ce qui est sous le voile, apocalypsis, c’est ce qu’il y a en dessous. J’aime bien, aussi le mot « accouchement  Dans un accouchement, il y a la douleur, mais l’important, c’est l’être qui naît de cette épreuve-là. C’est un déchirement du voile. Les apparences s’effondrent et c’est l’apparition du Réel._T à T: Ce que vous évoquez, Jean-Luc Leguay, dans votre Tracé du Maître12 en parlant de cette vision que vous avez eue à la lecture de ce passage: « le ciel se retire comme un livre qu’on roule ››…J.-L. L.: Oui, j’ai vraiment cru que je rentrais dans un démembrement total de l’univers, c’était complétement hallucinant, comme si Dieu repliait sa création, et que ce qui était caché derrière l’écran se révélait. Je pense aussi a la première chose que je fais avant de dessiner: mettre ma pointe de compas sur le parchemin. Ce qui m’intéresse, alors, ce n’est pas l’image qui va naître, ni le parchemin, c’est le trou que laisse la pointe du compas parce que, derrière, il y a autre chose, c’est ce qui sous-tend l’image, ce qui sous-tend la vision, c’est la genèse, en quelque sorte, de l’image qui va paraître, cette trouée de notre perception immédiate des choses. On troue l’écran de la matière par un point qui jaillit tel une source car de ce point naîtront une ligne puis une multitude de lignes, un ordre cosmique s’agencera.

On a le choix entre l’enfer et l’ouvert._T. à T. : La catastrophe est donc un moment de rupture, une trouée par laquelle nous pourrions accéder à d’autres niveaux de réalité et à d’autres modes de perception desquels participent les visions de Jean. Vous dites, Jean-Yves Leloup, que « la phénoménologie de l’Esprit dont témoigne le livre du philosophe et voyant de Patmos est la révélation d’un vivant qui, parmi d’autres connaissances, connaît la mort, mais ne s’y arrête pas; il n’ignore rien de son aiguillon et de sa blessure mais il se tient debout dans une lumière 12. Le Tracé du Maitre, Éditions Devy,2008.