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L’apocalypse est exactement le contraire d’une catastrophe…


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J.-L. L.: Quand je peins, je ne décide de rien, je suis guidé, je reçois la vision telle que Jean l’a reçue en écrivant. En cela on pourrait parler d’« art brut ››, mais une enluminure est plus que cela car elle s’adresse a tous les « étages » de la personne, à tous ses états: le corps, l’émotion, l’imaginaire, la vision, l’extase. C’est un support de voyage. En ce sens, pour moi, ce n’est pas un an brut, mais un art primordial…
_T. à T. : Qu’est-ce qui fait la distinction, dans la réception de celui qui regarde, entre une enluminure représentant une catastrophe et une catastrophe montrée par les médias ? Comment rendre compte du souffle de la catastrophe dans le style et le format de l’enluminure ?J.-L. L.: Dans l’enluminure, il ne s’agit pas d’élaborer un véritable espace réaliste, mais plutôt de suggérer plusieurs espaces. Contrairement à un tableau, une enluminure se regarde en tous sens, et rend compte de l’architecture sacrée du Vivant par sa géométrie sacrée. Derrière l’écran éclaté du monde, on peut voir la trame géométrique qui sous-tend l’univers. Si les images qu’on voit à la télévision concernent la peur charnelle, la peur de mourir, d’être dans la misère, d`avoir faim, de souffrir physiquement, les images de l’enluminure s’adressent à l’esprit, même si l’effet de panique intérieure est le même. Si on prend les tours du 11 septembre, par exemple, je pourrais les peindre telles qu’on les a vues, ce serait de la représentation, de |’illustration, ce ne serait plus de l’enluminure. Cependant, ces deux tours, qui sont symboliques (le « sacré ›› de la finance), peuvent être représentées sous la forme des deux colonnes du temple de Salomon et, dans ce cas, on fait le lien avec l’évocation de la destruction du temple et des massacres qui y ont eu lieu, ce que décrit l’Ancien Testament. On aura, par exemple, une image avec deux colonnes immenses, des gens qui se jettent dans le vide, perdus dans une sorte de cosmos qui explose, mais contrairement à l’image brute du média, vous allez donner, face à la frayeur, une sorte de sas symbolique qui va faire qu’on va peu a peu s’armer contre cette peur. C’est la différence entre l’image immédiate que l’on reçoit et celle de l’enluminure qui fait peur mais qui, dans le même temps, donne des armes pour affronter la peur_TàT: Quelles peuvent être ces armes? Le caractère intrigant de certaines images – je pense notamment à cette enluminure où des visages crachent ou ingurgitent, on ne sait pas trop, des grappes de raisin et des épis de blé [Fig. 2] ? La force des couleurs? La composition d’ensemble et la géométrie sacrée qui sous-tend l’image’
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J.-L. L.: À partir du moment où ça interroge, c’est intéressant. La vie n’est pas un chemin tout tracé, ce qui compte, c’est l’errance, car dès qu’on fixe les choses, on est mort. ll faut qu’à travers le texte ou l’image, il y ait une errance. Avec l’image des tours, il n’y a pas d’errance, c’est immédiat, c’est une situation face a laquelle on ne pourra qu’opposer notre impuissance ou bien une réaction immédiate de vengeance, au contraire d’une image qui vous interroge, qui crée un doute, qui ouvre vers le sens et vous permet de vous élever. Pour revenir aux images que vous évoquiez, on peut, effectivement, les lire de deux façons différentes. Que nous dit le texte ? Les anges jettent leur faucille, c’est l’heure de moissonner le blé, c’est l’heure de vendanger, les raisins sont mûrs, on va pouvoir, sur un plan symbolique,5ret 1

 Fig. 2: L’heure de la Moisson5Numériser2  Fig.3: « Et alors viendra la fin », Mt, 24.transformer le blé en pain, le raisin en vin. ll y a ceux qui sont engorgés, qui n’ont rien transformé, qui prennent la chose au premier degré, qui vomissent littéralement le blé et le raisin et, en même temps, on peut voir l’inverse, l’aspiration à cette sorte de transformation, soit les blés et les grappes sortent d’eux, soit ils peuvent être transformés en eux. Cette ambivalence interroge et nous pousse à sortir d’une réception immédiate. À cela s’ajoutent les couleurs. Celles de l’Apocalypse sont des couleurs violentes, des jaunes, des rouges purs, typiques des traditions de l’image apocalyptique, vouées à galvaniser la force guerrière dans le combat contre l’ennemi, à donner du courage aux chrétiens face à la catastrophe et, d’une manière plus générale, à donner des chocs de lumière vive à l’œil et à l’esprit. Si on se penche sur la composition, elle repose sur la juxtaposition des espaces, des différentes dimensions de l’esprit et de l’être dans des mondes compartimentés qui se heurtent ou qui se côtoient. Et puis le format de ce livre est plus grand, donc ça change la vibration de la page. Enfin, derrière la composition de surface, il y a aussi la trame géométrique de l’enluminure, c’est elle qui aspire et élève le regard au-delà de l’apparence effrayante. Derrière le chaos, il y a un ordre. Si vous regardez cette femme qui met bas sur des têtes de morts, par exemple, effrayée de ce qui sort d’elle Fig. 3], vous pourrez ressentir du dégoût, mais si vous faites l’effort de rentrer dans l’image véritablement, si vous vous laissez porter d`une image à l’autre, alors un équilibre apparaîtra au cœur de leurs connexions, d’autres choses commenceront à résonner, qui agiront sur vous à votre insu.