jean-yves.leloup@orange.fr
default logo

L’apocalypse est exactement le contraire d’une catastrophe…

« Car il arrive le grand jour

de la colère; qui pourra

y échapper? 4 ››

Véronique Dimicoli (TàT) : Jean-Luc Leguay, vous avez enluminé le Livre de l’Apocalypse de Jean au passage du troisième millénaire, et vous, Jean-Yves Leloup, avez publié, en novembre 2011, une nouvelle traduction, accompagnée de commentaires, de ce texte. Pourquoi, l’un et l’autre, le choix de l’Apocalypse aujourd’hui?

Jean-Yves Leloup (J. Y L.): Certains disent que le Jean de l’Évangile et le Jean de l’Apocalypse ne sont pas le même saint Jean, mais je crois qu’il s’agit du même, à des niveaux de perception différents, dans deux styles complémentaires. J’avais déjà traduit l’Évangile de Jean, dans lequel Jean est témoin de la présence du Logos dans un corps humain, la présence de Yeshoua5. Avec l’Apocalypse, je voulais voir cet autre versant de Jean, cette contemplation plutôt imaginale, à travers les visions qu’il a connues à Patmos. Jean est en train de vivre un moment de crise, de catastrophe, d’effondrement de ce qu’il vit, de la communauté dans laquelle il est. Nous sommes dans les années 90-96. Yohanan (Jean) a fui à Patmos la violence de Domitien qui a déclenché une terrible persécution contre les chrétiens, ces « athées » qui refusent de rendre un culte à l’empereur et d’appeler » Seigneur » tout être qui n’est pas » Celui qui est l’être qu’il est « . Cependant ce n’est pas seulement une violence particulière dans une histoire particulière qu’il fuit, il fuit aussi toutes les violences, toutes les bêtises avenir. Les dictateurs, les totalitarismes auront d’autres noms dans l’histoire, mais c’est toujours la même histoire : celle de Yohanan en exil sur une île, seul avec sa peur, avec sa crainte d’être vu, d’être reconnu par » l’autre homme » qui est désormais l’ennemi.

_ T. à T. : Jean vit-il un effondrement de sa foi?

J.-Y. L. : Ce qui lui reste difficile à comprendre, c’est la tendresse de Jésus envers ceux-là mêmes qui le persécutent :  » Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils fonts ». Il a assisté à la crucifixion et en lui subsiste un affreux mélange de confiance, de peur, de foi et d’interrogation devant la violence des hommes, leurs prétentions, leur concupiscence insatiable et les misères qui en découlent. ll y a en Jean une exigence absolue: que justice soit faite car il n’est pas possible

4. Apocalypse, 6, 17, in L’Apocalypse de Jean, Éditions Albin Michel, 2011.

5. Nom hébreu de Jésus.

6. Évangile de Luc, 23, 33-34.

aa espace-tableau
que l’horreur l’emporte, l’innocence doit vaincre et elle prend pour lui la figure de  » l’Agneau égorgé mais debout » qui vient hanter ses rêves, car l’Agneau en lui est en colère. À travers cet effondrement, le langage rationnel ne suffit plus, il faut le langage des images pour arriver à dire ce qui arrive au moment de la pire souffrance, ce qui arrive quand il n’y a plus de sens. Les images prennent le relais des mots pour en indiquer l’issue
._ T. à T. : Jean-Luc Leguay, vous avez enluminé l’Apocalypse de Jean dans un ouvrage paru en 1999. Pourquoi ce choix à l’époque?Jean-Luc Leguay (J.-L. L.) : Ce qui m’a amené vers ce texte a été le passage au troisième millénaire et les discours de fin du monde qui l’accompagnaient, je voulais voir quelle pouvait être la portée d’un texte comme l’Apocalypse, ce que ce texte pouvait bien me dire, nous dire, nous apprendre au milieu de la menace nucléaire, de la pollution, des tensions mondiales, d’une violence qui éclate de partout. On ne peut qu’être effrayé, aujourd’hui, pour nos enfants et pour l’avenir de cette terre. Comment traverser tout cela? L’Apocalypse de Jean parle, elle aussi, d’un monde qui s’effondre, mais elle n’est pas la seule apocalypse existante, il existe un grand nombre d’apocalypses apocryphes, sans parler de celles des précurseurs, dont on ne peut dissocier celle de Jean pour la comprendre. C’est la raison pour laquelle j’ai conservé le texte de la Genèse, les visions d’lsaie, d’Ezéchiel, de Daniel, ainsi que des extraits de Mathieu, Marc, Luc, et Pierre  mais celle de Jean reste quelque chose de véritablement extraordinaire._ T. à T. : Qu’est-ce qui la différencie des autres?J.-Y. L. : Le souffle…   le souffle…   C’est extraordinaire…J.-Y.L. : C’est un texte qui est écrit en grec, mais dans le mode de pensée des grands prophètes hébreux. C’est un mode de pensée visionnaire. Ce qui est clair, c’est que l’Apocalypse est un style que connaissent bien les littératures juives, un genre qui remonte à la révolte des Maccabées contre l’hellénisation religieuse que voulait imposer au peuple juif le roi de Syrie Antiochos Epiphane (167 av. J.-C.). Au moment où tout espoir humain semble perdu, un auteur anonyme rédige le Livre de Daniel qu’évoquait Jean-Luc. En se replaçant par la pensée dans le cadre du plus grand péril qu’avait connu le peuple juif, celui de la captivité de Babylone, le « voyant » réconfortait les croyants en leur montrant la certitude de la victoire divine à la fin des temps toute proche. L’ApocaIypse de Jean est un livre de citations bibliques qui récapitule toute la bibliothèque hébraïque du Pentateuque aux Évangiles. Son écriture n’est pas celle