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Editions: Albin Michel
Date:octobre 1998
Mots clés:,

Sectes, églises et religions

La création d’une humanité nouvelle commence par la création d’un germe qui   contient en lui une science, qui porte en lui une sagesse, qui est destinée à   l’humanité entière.

Ce peuple ou cette portion d’humanité n’a pas été créé pour s’enclore en   lui-même, se fermer sur lui-même. Il a été constitué pour porter et   communiquer à l’humanité entière la science qui est insérée ici dans   l’humanité. Ce peuple est donc essentiellement un peuple prophétique, s’il reste fidèle à ce qui l’a constitué au départ, à ce qui fut sa raison d’être initiale. Qu’est-ce que la Révélation ? C’est la communication par Dieu, à l’homme, d’une connaissance, d’une science, d’une intelligence, par l’intermédiaire   d’un homme qu’en hébreu on appelle nabi, ce que les traducteurs juifs   alexandrins de la bible hébraïque ont traduit en grec par le mot prophètès,   que les Latins ont rendu par propheta, et nous, en français, par prophète. Le mot grec prophètès vient du verbe prophèmi qui signifie : dire ou annoncer   d’avance. Le prophètès dans la langue grecque classique, c’est l’interprète  d’un dieu, celui qui transmet ou explique la volonté des dieux. C’est aussi l’interprète des paroles d’un oracle ou d’un devin, l’interprète d’une   doctrine. C’est enfin celui qui annonce l’avenir. Dans la tradition   hébraïque, le nabi est l’homme par lequel Dieu communique son message. Sur quoi porte la Révélation ? Elle porte sur ce que l’homme, par ses seuls moyens, par la seule analyse fondée sur l’expérience, ne pouvait pas   découvrir et connaître. Elle porte essentiellement sur la signification de l’œuvre créatrice de Dieu, sur sa finalité ultime. Seul l’auteur du poème, le   compositeur de la symphonie, sait quel est le terme qu’il vise dans son   œuvre, et celui à qui il communique son secret. La Révélation, c’est la   communication du secret de Dieu, de ses intentions. Le message communiqué,   c’est cela que les auteurs hébreux appellent la parole de Dieu : c’est le   contenu du message, sa substance.   On connaît le nom des prophètes : Moïse, Elie, Isaïe, Jérémie, Amos… Il ne   faudrait pas oublier ceux qui les ont précédés : Zoroastre, ou les grands   rishis de l’Inde par exemple à l’origine des Védas. Eux aussi parlent d’un   plan du Réel qu’on n’atteint pas par la raison ou la simple expérience   humaine mais par la Révélation. Dieu ne parle jamais en direct, il parle à travers un homme qui, aussi pur   soit-il, a un inconscient et qui, du simple fait qu’il parle, appartient à   une certaine culture, société, civilisation, histoire avec toutes ses   limites.   Il s’agit donc de faire la part du Message, de son origine qui peut être   divine et du messager, de son origine qui est certainement humaine puisque   c’est en tant qu’humain qu’il parle à d’autres humains. Ce n’est nullement   nier le fait de l’inspiration, c’est rappeler les conditions dans lesquelles   a eu lieu cette inspiration. Claude Tresmontant remarque, reprenant le sujet déjà traité par Thomas   d’Aquin dans la Somme, au chapitre sur la prophétie : « On s’imagine plus ou   moins que l’inspiration divine se substitue à l’intelligence du prophète, que   le prophète est totalement passif et inerte sous l’inspiration, comme une   secrétaire de nos jours à qui son patron dicte son courrier. Mais non. Il suffit d’étudier de plus près les grands prophètes hébreux, Amos, Osée,   Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et d’autres pour se rendre compte que les prophètes   hébreux sont actifs, éminemment, dans l’œuvre prophétique. Ils opèrent avec   leur intelligence, leur courage, leur sainteté, leur tempérament. Le prophétisme hébreu est l’œuvre conjointe de Dieu et de l’homme. Dieu ne se substitue pas à l’homme. Il l’enseigne, il l’instruit, il l’éclaire, il   l’informe du dedans. Il le recrée. Il le prépare du dedans. » Voici ce que nous dit le livre de Jérémie (VIIe siècle avant notre ère) : « La parole de YHWH fut sur moi pour me dire : Avant même que je te forme dans le ventre [de ta mère], je te connaissais, et avant que tu sortes de la   matrice, je t’avais consacré, je t’avais sanctifié. Prophète [nabi] pour les   nations je t’ai placé ! » (Jr. 1, 4). Le prophète est préadapté à cette fonction qui va être la sienne : communiquer à l’humanité la science qui vient de Dieu. Il est humainement   préparé à cette œuvre, et cela se voit, dans son caractère, lorsqu’on étudie   son œuvre de près.   Au XIXe siècle, et encore au XXe, des savants s’imaginent ceci : ou bien c’est Dieu qui enseigne dans cette bibliothèque que l’on appelle la Bible, ou   bien c’est l’homme. Or, la science que constitue la critique biblique montre   que ce sont manifestement des hommes qui s’expriment avec les idées de leur temps, leur tempérament, leurs défauts même. Donc, ce n’est pas Dieu. C’était le sophisme de Renan. L’erreur de base, c’est de s’imaginer qu’il   faut admettre le présupposé : ou bien, ou bien. En réalité, il n’y a pas   d’alternative, c’est Dieu avec l’homme et l’homme avec Dieu qui parle. Ainsi les textes sacrés ont leur histoire ; mieux la connaître nous invite non pas à moins y croire mais à moins les idolâtrer. Là aussi, « c’est la   vérité mais non pas toute » et on peut imaginer que là où croît la culture,   décline le fanatisme. On comprend également que dans certains pays, on en vienne à tuer ou à exiler ceux qui représentent cette culture et qui, en   affirmant la possibilité plurielle de l’interprétation, rappellent l’homme à   sa liberté face aux autres hommes, mais face aussi au Dieu dont il est capable de discuter ou de « dialoguer » la parole. Les textes sacrés ont leur histoire. Les médiums, les prophètes ont eux aussi leur histoire, qui va influencer pour le meilleur ou pour le pire la qualité   de leur message. Lorsque quelqu’un se présente comme étant le canal d’une parole ou d’une   révélation qui le dépasse, il n’est pas malsain de s’interroger sur le lieu, la profondeur d’où lui vient son inspiration. De la même façon qu’il n’est   pas mauvais de s’interroger sur cet espace en nous-mêmes d’où naît une   parole, d’où naît un désir.   D’où est-ce que je parle ? La question n’est pas à poser seulement à propos du contexte social comme on l’a fait ces dernières années, mais aussi à propos du niveau de conscience ou d’inconscience dans lequel se trouve le locuteur.