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Editions:Editions Philippe Rey
Date:mai 2008

Lettres à un ami athée

C’est avoir les « narines arrêtées » par certaines fumets ou, pire, par des « déodorants » effrayées par les parfums et l’encens, les « odeurs de sainteté » qui nous mettent sur la piste de l’Inconnu… Lao Tseu, et bien d’autres sages avant et après lui, n’avait-il pas ce pressentiment :

On le regarde. Cela ne suffit pas pour le voir. On l’écoute Cela ne suffit pas pour l’entendre On le goûte Cela ne suffit pas pour en trouver.La saveur .

Et encore :

Le regardant, on ne le voit pas, on le nomme l’Invisible L’écoutant, on ne l’entend pas, on le nomme l’Inaudible Le touchant, on ne le sent pas, on le nomme l’Impalpable .

Comme le disent les Pères de l’Église et particulièrement Denys le Théologien : « De Dieu on ne peut rien dire de ce qu’il est, mais seulement ce qu’il n’est pas » ; on ne peut en parler qu’en terme négatifs… C’est une expérience des sens conduits à leur limites : au-delà et au-dedans du visible, on le connaît et l’on l’aime comme Invisible. Au-delà et au-dedans de la parole et des sons, on le connaît et on l’aime comme Silence… Au-delà et au-dedans de tout ce que nous pouvons toucher, nous le « contactons » comme l’Incréé, impalpable et intangible. Au-delà et au-dedans de tout ce que nous goûtons, nous le savourons comme Ineffable. Au-delà et au-dedans de tout ce que nous respirons, nous le pressentons parfois comme un arôme, une essence, qui nous extasient. Dans cette approche du Réel, les sens ne sont pas un obstacle à la connaissance et à l’adoration, à condition qu’ils demeurent dans l’Ouvert, non arrêtés par l’objet de leur « saisie » qui alors deviendrait une « idole », un obstacle à un plaisir plus grand. Ce « plaisir plus grand » qu’on appelle la béatitude, cette béatitude que certains appellent « Dieu »… Tu me parlais dans ta lettre de l’hédonisme comme d’un « privilège de l’athée   », « les pauvres croyants se privent de toutes les choses belles et bonnes du monde… ». Pauvre hédonisme plutôt, celui dont le plaisir est arrêté par les objets seulement visibles, seulement audibles, seulement palpables… Pourquoi se priver d’un plaisir plus vaste, lié à l’ouverture possible de nos sens, pourquoi ne pas se réjouir aussi de l’invisible, du silence, de l’impalpable ? Quand on regarde la maison, pourquoi n’en voir que les murs et oublier l’espace, au-dedans et au-dehors, qui la rend habitable ? De nouveau je te cite le vieux sage :

Trente rayons convergent au moyeu Mais c’est l’espace médian Qui fait marcher le char. On façonne l’argile pour en faire des vases Mais c’est du vide interne Que dépend leur usage. Une maison est percée de portes et de fenêtres C’est l’Espace au-dedans qui rend possible l’habitat .

Nous avons perdu cette conscience de l’Espace, et c’est précisément cette conscience que je retrouve ici dans la méditation et la prière ; c’est cet Espace qu’il m’a été donné de vivre dans ma « chute » à Istanbul. Dans l’évidence de cet Espace, rien n’est détruit, les meubles de la maison sont à leur place ; pourquoi faudrait-il attendre l’écroulement de nos murs pour le reconnaître ? « Nul ne peut voir Dieu sans mourir »… aux catégories et aux modes dans lesquels nous voudrions le conceptualiser, l’« enfermer », l’« idolâtrer ». Être réduit à rien, consentir au vide et à la « docte ignorance », c’est produire en nous la matrice de la vraie connaissance, celle qui fera de nous – selon les termes mêmes de Maître Eckhart –des « mères de Dieu ». Je te parlais de ces « sens arrêtés » ; incapables de sentir au-delà des objets qui la manifestent, la présence de la Vie simple et souveraine. Il faudrait encore parler de l’« intelligence arrêtée » par ce qu’elle sait, incapable de contemplation et d’ouverture à l’Inconnu… De l’« affectivité arrêtée » (attachée) par ce qu’elle aime, incapable d’embrasser et de laisser libre, de garder ouverte son étreinte. Il faudrait parler aussi de la « foi arrêtée » par certaines représentations de Dieu, incapable d’adorer l’infini Réel dans son incognoscibilité, ineffable, innommable. Je ne fais là que te rappeler la tradition apophatique   de nos pères des premiers siècles ; ceux qui nous inspirent encore aujourd’hui à l’Athos : « S’il arrive que, voyant Dieu, on commente ce qu’on voit, c’est qu’on n’a pas vu Dieu lui-même, mais quelqu’une de ces choses connaissables qui lui doivent l’être. Car en soi il dépasse toute intelligence et toute essence. Il n’existe, de façon suressentielle, et n’est connu, au-delà de toute intellection, qu’en tant qu’il est totalement inconnu et n’existe point. Et c’est cette parfaite inconnaissance, prise au meilleur sens du mot, qui constitue la connaissance vraie de Celui qui dépasse toute connaissance . »

Excuse-moi de t’entraîner vers des pensées qui ne te sont sans doute pas   familières, mais ce sont des pensées très humaines et je sais que « rien de ce qui est humain ne t’est étranger »… La nuit est tombée sur la montagne. Quand tu me liras, il fera peut-être nuit au-dehors, chez toi. Ouvre ta fenêtre, regarde les étoiles et ces myriades de mondes infiniment plus vastes que le nôtre, regarde l’Espace qui les contient, regarde la nuit qui nous déborde, le jour qui vient… Regarde encore… La conscience, ou la Présence, qui contient cet Espace, cette nuit et ce jour  qui vient. Regarde, es-tu cela ?