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Editions:Editions Philippe Rey
Date:mai 2008

Lettres à un ami athée

Je te disais que je ne vois rien à ajouter à ce récit. Pourtant, presque   quarante années après cet événement, je me pose la question : « Faut-il attendre de mourir, de se suicider précocement pour goûter ce qui reste quand il ne reste plus rien, c’est-à-dire : « ce qui est vraiment » ? Je ne referais pas deux fois la même erreur, je ne revivrais plus sans vivre, car c’est vrai que je ne vivais pas avant cette expérience. Je me faisais des illusions, je me racontais des histoires – je prenais mes discours sur la réalité pour la réalité, comme les scientistes autrefois prenaient leur   représentation du réel, ce que pouvaient en saisir leurs instruments sophistiqués, pour le Réel… Ce que je croyais être la vie, ce n’était pas la « Vie », mais la « vie mortelle ». Cette expérience de « mort clinique » m’a appris que mourir, c’est perdre ses limites, ces limites auxquelles nous nous identifions, physiquement, psychiquement et mentalement. La Vie qui prend forme en moi est plus que moi. La Conscience qui prend corps en moi est plus que mon corps. Le Logos qui se fait chair en moi subsiste quand je ne suis plus là pour le manifester. Seule meurt la mort, ou ce qui est mortel, seulement ma peur de la mort,   c’est-à-dire « moi ». La Vie continue. La Conscience rayonne. Le Logos demeure… On peut m’enlever la vie que j’ai, mais non la Vie que « je suis »… J’ai découvert dans cet instant « clinique et tragique » que je n’avais pas la vie, mais que « j’étais la Vie… » « La vie que j’ai », comme tout ce que j’ai d’ailleurs (biens matériels, relationnels, intellectuels, etc.), un jour je ne l’aurai plus…, c’est une évidence. La Vie que « je suis » (non identifiée à celle que j’ai), je la serai toujours. C’est une autre évidence… celle à laquelle je ne m’attendais pas. Qu’est-ce que je fais ici ? me demandes-tu. Rien d’autre que de « laisser être la Vie que je suis », demeurer dans ce mouvement de la Vie qui se donne, être présent à cela, de tout mon corps, de toute mon intelligence, de toute mon affectivité, avec gratitude… Nous ne sommes pas nés pour faire quelque chose, mais pour être quelqu’un… Ici, comme partout, c’est un bon lieu pour être vivant et pour « laisser être la Vie » dans la forme précaire et provisoire qui nous est donnée (moi-toi-la société-le cosmos) pour encore un peu de temps. Mais, il faut le savoir, nous ne sommes pas nés seulement pour mourir, bien davantage pour perdre nos idées sur la vie et sur la mort, pour perdre nos prétentions et nos limites. Tu me diras : « Et Dieu dans tout ça ? » Je te rappelle que Dieu n’existe pas ; s’il existait, comme tout ce qui existe, il serait voué à disparaître… Quel intérêt d’« avoir » un dieu qui existe, ou d’avoir la « vérité » ? Comme tout ce qu’on a, un jour on ne   l’aura plus… L’important ce n’est pas le « dieu qu’on a » mais le « Dieu qu’on est ». L’important ce n’est pas la vérité, la vie qu’on a, mais la Vérité, la Vie qu’on est. Je te rappelle également que dans la Bible il n’est nulle part question de Dieu, mais davantage de YHWH, d’Adonaï, de Shaddaï, d’Eyeh asher Eyeh, d’Elohim, de Shabbaot, chacun de ces noms étant une tentative pour mettre un mot sur une expérience. L’expérience de l’Inconnu, du Silence ineffable au cœur de tout ce qui vit et respire (YHWH) ; l’expérience d’un Sens qui nous oriente, nous structure et nous conduit (Adonaï) ; l’expérience du monde   comme manifestation d’une Force et d’une Énergie incommensurable (Elohim) ; l’expérience d’une Présence qui nous enveloppe, nous soutient, presque d’une « Mère » qui nous porte (Shaddaï) ; l’expérience d’un Ordre, d’une Harmonie qui structurent les différents plans de l’être ou les différents « niveaux de   réalité » pour parler comme les physiciens d’aujourd’hui (Shabbaot)… Il y a bien d’autres noms de Dieu, c’est-à-dire bien d’autres façons d’entrer en relation avec la Réalité une – diverse et ineffable. L’expérience que je te racontais il y a quelques instants n’est-elle pas proche de celle de Moïse lorsqu’il accueille Dieu comme étant Eyeh asher eyeh : « Je suis qui je suis » ? N’est-ce pas l’expérience que tout être humain peut faire de la « Vie qu’il est » ; non seulement au moment où il perd la « vie qu’il a », mais dans le   quotidien même de cette vie mortelle ? Dans les Évangiles, on parle de Dieu comme étant la belle et grande Zoé : la Vie… « Il est la Vie – par lui tout existe, sans lui : rien… La Vie est la lumière (phos) des hommes… elle éclaire tout être humain venant en ce monde (panta anthropon ) ». En tout cas, c’est l’expérience de Yohanan le disciple, et l’expérience de Yeshoua le maître : « Je suis la vie… Je suis la lumière du monde… Avant qu’Abraham fût, “Je suis” … » Je n’ai rien contre le mot « Dieu » si on se souvient de ce qu’il veut dire et à quelle magnifique expérience il nous renvoie : Dieu, c’est dies, le jour. Voir Dieu, c’est « voir le Jour », c’est demeurer dans la lumière ; la lumière étant ce qu’on ne voit pas, mais ce qui nous permet de voir toutes choses (de même, la Conscience n’est pas « quelque chose » dont on pourrait « avoir » conscience, mais ce qui nous rend conscient). On peut mourir sans avoir jamais vu le Jour !… Quel dommage : nous voyons les choses, nous ne voyons pas la clarté dans laquelle elles nous apparaissent, nous voyons le visible, nous ne voyons pas l’Invisible… nous   appréhendons toutes sortes d’objets et nous ignorons l’Espace dans lequel nous pouvons les saisir… « Voir le Jour », comme le dit le Livre de la Genèse, c’est voir le « Rien » dans lequel apparaissent toutes choses. Quelle splendeur ! Voir la lumière non seulement autour ou entre les choses, mais au cœur des choses, voir la lumière dans la matière ! Ça, c’est la grande expérience du Mont Athos, c’est   l’expérience du Thabor ou de la Transfiguration. N’est-ce pas aussi la conclusion, sans doute plus théorique qu’« expérimentale », des physiciens qui considèrent aujourd’hui la matière comme une des « vitesses les plus lentes de la lumière… » ? Nous ne fréquenterions que les « plus basses fréquences » du Réel… C’est notre appareil de perception (notre corps, notre cerveau), qu’il s’agit d’adapter aux   différents niveaux de réalité qui s’offrent à nous. Je découvre chaque jour davantage que l’athéisme est une « maladie des yeux » (littéralement : a-theos – sans vision ou vision sans lumière), c’est avoir   le regard arrêté par ce qu’il voit, c’est ne pas voir l’Invisible… D’ailleurs le mot theos, en grec, que nous employons ici à la place du mot Deus, Dieu, ne veut-il pas dire « vision » ? Comme le mot theoria, à l’origine, chez Platon, veut dire « contemplation » ? Ce que nous appelons Dieu – Theos – ici au Mont Athos et dans l’orthodoxie, c’est l’expérience d’une vision non arrêtée, une vision infinie qui replace   chaque réalité finie à sa place et nous empêche d’en faire une idole. Dans la lumière de cette vision nous voyons la Lumière ; dans chaque acte de pure conscience nous expérimentons la Conscience ; dans chaque instant pleinement vécu nous expérimentons la Vie, dans chaque présent nous éprouvons la Présence… L’athéisme n’est pas seulement une maladie des yeux, c’est une maladie de tous les sens. C’est aussi l’« oreille arrêtée » parce qu’elle entend certains mots ou certains concepts qui empêchent d’écouter au-delà d’être sensible au silence d’où viennent toutes les pensées et où elles retournent toutes. C’est avoir le « goût arrêté » par certaines saveurs, certaines épices, c’est être insensible à la « fadeur » des eaux et autres « aliments » plus subtils… (cf. la manne – en hébreu man-ouh ?, littéralement : « qu’est-ce que c’est que ça ? »). C’est avoir les « mains arrêtées » par ce qu’elles touchent ou ce qu’elles tiennent incapables de pressentir le souffle, l’impalpable d’un corps…